Nous sommes la génération Europe

Couverture génération europe Rayan Nezzar

Nous sommes nés en 1990, un an après la chute du Mur. A un moment où le continent se réunifiait et où l’Union européenne remplaçait la Communauté. Signe de son ambition décuplée, elle lançait les chantiers de l’euro et du tunnel sous la Manche, préparait son élargissement à l’Est et affichait enfin son unité. A l’aube d’un nouveau monde qui verrait triompher son modèle de démocratie libérale, l’Europe se pensait alors immortelle. Mais cette croyance était une illusion.

Nous sommes la génération qui n’a connu l’Europe que voguant, sans cap, de crise politique en 2005, en crise économique en 2008 et 2010, puis en crise migratoire en 2015. Nous avons grandi dans cette Europe, nous en partageons les valeurs et la culture. Mais ce dont nous doutons, c’est que l’Europe puisse sortir de l’enlisement auquel nous nous sommes collectivement habitués. Chaque fois, elle semble puiser comme juste assez de ressources pour se maintenir à flot, ajustant à la marge et à la hâte des institutions fatiguées, réveillant des politiques communes que l’on pensait épuisées. Mais jamais n’esquisse-t-elle ce grand dessein qui avait animé ses Pères fondateurs. Nous lisons leurs mémoires avec une jalousie inquiète, tant notre présent semble trahir leur passé.

Lasse de s’impatienter, notre génération s’indiffère. Dans les entreprises, ils nous surnomment la génération Y (« Why ? ») parce que nous cherchons toujours un sens et une utilité à nos actions. En politique, si l’enjeu nous paraît illisible, si les propositions nous paraissent insuffisantes, nous préférons nous abstenir. Ainsi, trois jeunes Français sur quatre n’ont pas voté lors des dernières élections européennes en 2014. Des choix décisifs pour notre avenir – sur le climat et sur la dette, sur la guerre et sur la paix – sont déterminés sans que nous n’ayons dit notre part de volonté générale. En silence, une faille s’élargit entre la jeunesse et ses dirigeants, parce que notre expérience et notre vision du monde sont différentes.

Pourtant, nous ne manquons ni d’idées ni d’ambition pour notre Europe. Mais nous la voudrions plus en phase avec les aspirations et les défis de notre siècle. Nous la voudrions plus exemplaire pour la protection du climat, parce que nous ne voulons pas vivre sur une planète défigurée et en proie à une instabilité généralisée. Nous la voudrions plus sociale, parce que nous savons ce que la concurrence de tous contre tous produit comme précarité et pas seulement sur le marché de l’emploi. Nous la voudrions plus démocratique, parce que nous souhaitons faire entendre nos voix et prévaloir nos préférences face à celles des lobbies ou des multinationales. Nous la voudrions plus autonome, parce que nous savons que personne d’autre ne viendra protéger nos frontières ou nos intérêts face aux puissances-continents du XXIème siècle.

Nous avons conscience d’être les héritiers d’une longue histoire faite de querelles et de conflits entre nos peuples. Depuis 70 ans, nous ne vivons qu’une parenthèse. Ce legs, nous entendons bien le préserver précieusement. Mais cela ne suffira pas. Car une part de notre génération exprime aussi une révolte sourde, parce qu’elle juge que l’Europe, la mondialisation, profitent toujours aux mêmes. Certains d’entre nous enfilent un gilet jaune, d’autres tweetent anonymement. Mais cette colère peut être une chance : elle est le signe d’une jeunesse en vie, tempétueuse, et qui ne demande qu’à prendre sa part de responsabilité.

C’est pourquoi j’ai voulu écrire ce livre, « Génération Europe ». Pour donner voix à tous ces témoignages, pour donner corps à toutes ces rencontres faites depuis que je me suis engagé en politique. Ils disent quelque chose de l’état de nos sociétés, ballotées entre espoir de changement et résignation. C’est précisément à ce moment, un moment où l’Europe est redevenue mortelle et l’histoire tragique, qu’il convient de tracer à nouveau un chemin. Non un catalogue de propositions, mais une vision de ce que nous voudrions pour notre avenir.

En 2019, notre génération a rendez-vous avec l’Europe. Nous sommes la jeunesse la plus nombreuse, la plus éduquée et la plus diverse de notre histoire. Nous avons assisté au Brexit et à l’élection de Trump et nous ne voulons plus subir. Nous voulons prendre en main notre destin, écrire le prochain chapitre. C’est notre moment.

Nous sommes l’Europe de demain.

Rayan Nezzar

Professeur d’économie à Paris-Dauphine, auteur de Génération Europe (Michalon, 2019)

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